Trait de la Vie et de son Insupportable paisseur
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I



LA VIE, avec son paisseur, est un problme qui ne se laisse dcidment pas cerner.   De phnomnes, elle en est pleine, mais nous ne nous attardons pas aux phnomnes.   L'paisseur de la vie est le problme premier tant il la tient par son fil.   Toutes les autres considrations se ramnent celle-ci pour peu que l'on se rappelle que la vie est d'abord vcue, et cela veut dire comme un histoire

    
Parce que c'est la vie vcue dans sa dimension scnaristique, autrement dit : son paisseur.  

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.   tudions donc ce problme.  

Le long de l'existence se dessine une affaire qui n'a semble-t-il aucun fond.   Les pisodes vcus se succdent mais requirent un acteur premier, qui ne peut tre que soi.   Cependant, soi ne se saisit pas lui-mme, lors qu'il pourrait passer sa vie entire l'essayer.   Soi apparat comme un continent lointain, un eldorado insondable.   La vie intime de l'tre lui est impermable.   Il ne peut assigner de causalit une et premire la srie de ses actes, et, si mme il y arrivait, cette causalit l'craserait et l'annulerait d'un seul coup.  

Cela veut dire une chose : c'est que cet tat de faits est bien fond, outre qu'il est sans doute, dans son inconscience premire, bien perçu.   Ou pas perçu du tout, ce qui revient ici au mme.   Le bonheur qu'il y a d'tre le hros de sa propre histoire, sans mme aucun moment s'en rendre compte !   Le supplice quotidien au contraire, que cela est, d'tre en conscience de chacun de ses actes, de chacun de ses tats, chaque minute !   Non, il semble bien que l'incapacit de saisir la problmatique prsente soit un cadeau vers au bnfice de l'humanit, et de dfinir par l-mme l'humanit comme la tendance tre incapable de saisir cette problmatique prsente, justement.  

Le bonheur de ne pas saisir la vie dans son coulement est donc celui d'tre submerg par ce dernier, dans un tourbillon qui ne s'nonce pas comme tel, mais nous prend de toutes parts.   Le flot incessant des tres et des choses, dans toute sa squelle, ne nous laisse pas un instant de rpit pour tre capable de le saisir.   Aussi la vie peut elle tre en plein, sans que se pose aucun moment la question de sa substance.   Question de sa substance qui est aussi, s'il est permis de le confesser, la vritable question de son sens.   Mais le sens lui-mme, tout comme le soi, se drobe, et rien ne peut assurer au quteur de signification qu'il trouvera une rponse son angoisse en dehors de l'abme de la rflexivit des choses elles-mmes.  

Car, quiconque entreprend de sonder le monde jusqu' l'inflexible, tombe sur le nant, tombe sur l'abme.   Si j'espre trouver le sens de cette sourde et dj depuis trop longtemps rejoue histoire, rien ne me parvient que la clameur que tout cela est vide de sens, justement.   Et, si j'entends tout prix me raccrocher un sens, peut la rigueur me parvenir l'ide que le sens de tout cela est qu'il n'a aucun sens, justement.   Mais cette rponse toute pleine de paradoxe est de nature rendre fou celui qui la prend pour telle.   En effet, le propre du sens est d'exiger qu'il soit un rfrentiel pour les choses, et l'on ne peut placer la vie en mouvement au milieu du cosmos, ne reposant sur rien, comme la Terre des Anciens qui ne devait sa stabilit qu'au fait qu'elle tait galement distante de tous les corps de l'univers.  

La validit des pensers qui s'enchanent au sujet du sens ou du soi de la vie ne laissent de toute manire pas transparatre le caractre d'vidence de celle-ci, qu'il s'agirait, si la manœuvre tait fonde russir, de rendre particulirement sensible au trait.   Car la premire propension des choses est d'tre justement et exactement ce qu'elles sont, dans leur limitation notoire.   Toute autre tentative de cerner le fond du problme de l'existence, qui ne passe pas par ce caractre obvie de l'tre, est voue chouer car elle passe ct du fait premier de l'exprience sentie au contact des tres tangibles de notre existence.   C'est pourquoi les dlires philosophiques me laissent en gnral pantois, ne sachant bien me remplir, tant ils se donnent pour dj acquis ce qui au contraire devrait leur poser problme ds le dpart.   Qui dira le manque tre de ces tentatives qui voudraient expliquer le donn problmatique de la vie, mais n'aboutissent pas faute de consquence dans le creuser ?  

L'inconsistance premire du fil de ces analyses naves tient leur manire de ne pas interroger la pulpe du sensible.   Si ce qui est donn n'tait pas donn comme tel, ces dires philosophiques produiraient des concrtions identiques, et rien ne serait diffrent dans leur manire de catgoriser l'exprience, tel point que cela pour moi les jette en discrdit.   Au contraire, il me parat vident que toute manire d'approcher le donn doit tre ultrasensible ce dernier et, comme par un effet papillon de l'observation, ne jamais rendre le mme son quand bien mme la corde serait pince l'identique.   Les choses qui peuplent notre vcu ne se soucient gure de stabilit pistmologique, c'est nous qui imposons la permanence des ides scientifiques la vie, qui elle de son ct n'en a rien faire.   Au final, c'est toujours la vie qui s'en remet, et qui gagne contre nous.  

Que dire donc que l'analyse ne commence pas par annuler de son propre fait ?   Il faudrait pouvoir saisir les choses dans leur essence, non pas, mais dans leur synthticit, pour pouvoir ne serait-ce que commencer en parler adquatement.   Alors le dire sur la vie cesserait d'tre une accumulation de paroles approximatives, et pourrait se constituer une science ou une sapience vritable du vcu, ne reposant que sur la vrit la plus immdiate des choses, immdiate parce que consubstantielle leur nature de flot incomparable.   Je rve une telle science ou sapience, et me convainc de la possder dj, afin d'en acqurir progressivement les linaments, et d'en tre chamaniquement possd en fin de compte.   ce seul prix, les tres et les choses cessent de m'tre d'insupportables masques en mouvement, et je peux dire que le soi et le sens de la vie ne m'indisposent plus.  

Le caractre circulaire de la recherche et du sens et du soi ne laisse pas prsager de prime abord l'enfer lui-mme circulaire qui guette celui qui se laisse prendre au pige de la dtermination ultime des choses.   Il n'en faut pas de beaucoup pour se laisser happer par la rcursion terminale de ces tres et choses qui ne demandaient rien antrieurement, sinon que d'tre l notre contact, et d'influencer les moindres aspects de notre cognition.   Mais, le quteur de sens ne peut laisser les tres et les choses dans cette sourde indtermination qu'est le juste statut d'aiguilleur d'une vie entire.   Cela parat trop dterminant et en mme temps trop peu dtermin. Il faut tout prix comprendre la raison ultime de cela ou celui qui joue ici le rle d'crivain Cleste.   La question pose par cette divinit absente, ce deus absconsus de notre vnrable existence, si mdiocre pourtant, et si peu convaincante du fait de sa mdiocrit, ce qui devrait nous alarmer, mais ne nous alarme pas, est celle de la sourde raison de l'Œuvre, de la contrainte l'ouvrage dans ce qui constitue la trame de nos aventures.  

Rien ne pourra combler la faille bante nos vies que reprsente cette ignorance primordiale des lois premires qui nous agissent, rien et pas mme la tentative kabbalistique de reprsenter par un jeu sur les mots dnotant nos plus prochains concepts la validit agissante de notre univers.   Nous sommes faits, faits comme des rats dans la taupinire de l'tre, lequel ne nous laisse aucune issue que mtaphysique, c'est--dire par l une voie sans issue.   On devrait comprendre sous ce terme gnral la totalit des solutions qui sont venues ce jour l'esprit de l'humanit toujours dfinie comme incapacit saisir le problme, et mme cela est ncessaire si l'on veut percer le voile d'illusion qui nous baubit.  

Dans quelle direction alors faire agir les sondes de la recherche qui perceront on l'espre et traceront de mme une voie nouvelle notre humanit qutante ?   Cela il est dcidment trop difficile de le dterminer de prime abord, et, si ce n'est qu'il semble vident qu'il faille se dfaire du pige des mots, rien ne semble assur en ce domaine.   Je crains que l'incapacit de saisir les tres tels qu'ils sont dans leur flot ne soit un obstacle incontournable l'obtention de la science tant recherche, et que peut-tre tout destine nous rester jamais inaccessible.   Il faudrait pour commencer tre capable d'tre en face d'un seul pisode de vie rellement vcue, et de dire : cela c'est cela, et d'ailleurs rien que cela.   Mais quels mots, ou quelle absence de mots soigneusement dispose, permettrait de dnouer le nœud gordien de cette indisponibilit de notre langage ?  

Peut-tre doit-on se rsoudre penser la vie autrement que nous ne le faisons lorsque nous l'abordons sous les auspices du rcit. Ce dernier en effet ne fait que reprsenter la vie et ne la dcle pas, car tel est le reproche qu'enfin nous lui faisons, et c'est l'essence de la reprsentation que nous comptons attenter.   Rien ne nous laisse satisfaits sur les bords de la route de notre propre connaissance en vue des choses, la seule qui soit digne d'intrt nos yeux dlavs.   Si le fil de la vie nous a uss ce point que nous esprons prsent user de mme les choses jusqu' la corde, pour qu'en apparaisse toute la substance, ce qui nous avait chapp jusque l, c'est que nous sommes dsireux de ne pas rpter l'erreur de l'ignorance primordiale, dont dcoulent ncessairement tous nos maux.  

Que la vie soit ce problme premier, non la vie tourbillon de nos mes en mouvement, mais la vie vcue dans son insupportable paisseur, c'est ce qui doit faire sens prsent, bien que ce sens lui-mme second ne soit pas le sens de la vie mais juste celui de la qute sur la vie.   Alors, il est possible que les nagure essences qui dcoraient les pourtours du jardin de notre existence nous apparaissent dsormais sous un nouveau jour, celui de lampes clairant notre qute de leur ple lueur, lampes qu'il s'agit de ne pas laisser sous le boisseau.   Mais cela ne veut pas dire pour autant que le sens du sens se substitue au sens de la vie, et la question bien problmatique de la vie dans son paisseur reste et demeure la question premire laquelle nous n'avons d'autre choix que de nous frotter.  





  [Œuvre d'Escape, 1990-2015 (achevée, présentée au monde), auteur initial : Escape, France].  
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